Estonie : la passion du réseau et des arbres

04/12/2019

Des forêts à Internet

Il existe un pays où l'accès à Internet est un droit de l'Homme. Un pays qui prône le libre accès à la nature. Un territoire sur lequel l'arborescence règne en maître sur le tangible et l'intangible. L'un des endroits les plus connectés au reste du monde, que ce soit dans les airs, que sous terre. L'Estonie, c'est LA puissance des réseaux : un fabuleux petit état balte, qui m'a réservé plus d'une surprise.

En parlant des réseaux, il y en a un qui recouvre plus de la moitié du territoire. Sa grandeur ne se compte pas en méga octets mais en branches, en feuilles et en racines.

Le repère des rebelles et des fugitifs

Fin des années 80, deux frères fugitifs voulant échapper au service militaire se réfugièrent dans les bois où ils allaient vivre pendant 14 ans. Leur aventure allait devenir le feuilleton préféré de la population. Dans les gros titres du journal national, on pouvait lire : "Trouvez les frères Voitka !".

L'histoire n'est pas sans rappeler la lutte des "Frères de la forêt" 40 ans plus tôt. Jusqu'à 30 000 hommes, logés dans les réseaux souterrains, montaient des opérations de sabotage du gouvernement soviétique.

Les Voitka perpétraient séquestrations et vols pour survivre. C'est d'ailleurs suite du signalement d'un vol qu'ils furent capturer. Lors d'une ronde, un policier remarqua la coupe d'un arbre pas tout à fait normale (il était coupé à hauteur des genoux et pas au pied du tronc). "Aucun bûcheron n'aurait laissé faire une chose pareille. J'ai tout de suite vu que c'étaient les criminels qui avaient abattu l'arbre" a indiqué le policier.

Avant il y avait la coupe des arbres comme indice pour repérer les "criminels", maintenant il y a les empreintes digitales ! La forêt c'est sacré ici. On ne coupe pas les végétaux n'importe comment.

Une gestion de Mère Nature plus humaine

Alors que la déforestation supprime 15 milliards d'arbres chaque année dans le monde, en Estonie, la superficie boisée a continuellement augmenté depuis 1940. Bien entendu, parce que cette ressource contribue au développement du pays (6% du PIB et 5% des emplois selon Wikipedia). Mais pas que. Néanmoins, si 6% des richesses d'un pays sont réalisées par 5% de ses habitants, on se demande si c'est vraiment rentable.

Ainsi, lorsque l'Etat met en vente une partie de son patrimoine "Nature", c'est hectare par hectare. Cela évite que les grands groupes d'investisseurs (étrangers) ne profitent un peu trop du festin. On retrouve ici, l'idée développée au Paradis des Bourdons en Ecosse, par Highland Titles.

Les légendes à l'origine de la préservation de l'environnement

Il y a très longtemps, les païens célébraient le dieu suprême Taara, dans les forêts ancestrales de chênes sacrés, près de Tartu. D'ailleurs, tu peux poser ta tente où bon te semble car le droit d'accès à la nature est libre.

Aujourd'hui, les Setos (les membres d'une minorité ethnique partagée entre l'Estonie et la Russie) entretiennent toujours un rapport particulier avec la nature. Ils se réunissent encore dans les cimetières boisés pour partager un repas avec les défunts (J'ai consacré un article aux Setos, à lire ici)

Les légendes liées aux bois sont particulièrement nombreuses. Celle des "Forêts voyageuses" raconte que lorsque les habitants de la forêt ou de ses alentours se comportent mal, les arbres quittent peu à peu l'endroit. Et les autochtones, ne pouvant vivre sans nature, disparaissent à leur tour. Moralité : la nature ressent et subit l'animosité des peuples. Inversement, elle calme les âmes.

La forêt apaise les Hommes

Un simple contact avec Eux diminuerait l'hormone du stress de notre organisme. C'est ce que l'on appelle la sylvothérapie. De plus en plus, on (re)prend conscience des bienfaits de la Nature. Aux Etats-Unis, Microsoft incite ses employés à travailler dans des cabanes perchées avec pour mot d'ordre : créativité, concentration et bonheur.

"Le bienfait des arbres est corroboré par des tests scientifiques. Il suffirait de s'adosser à un arbre [...] pendant 20 secondes

pour « capturer » les vertus bénéfiques de l'arbre choisi." Consoglobe

Comme les humains, ils vivent en communauté et communiquent entre eux. Ils peuvent se prévenir d'une attaque, s'entraider et apporter par leurs racines, des nutriments à leurs congénères malades. Le best-seller "La vie secrète des arbres" nous éclaire sur leur organisation racinaire qui ressemble à s'y méprendre à un réseau Internet.

Dans ce livre, on peut aussi lire que la forêt murmure. Cela rappelle une autre légende estonienne.

Après la naissance de la terre, les Hommes durent se construire des abris et allèrent donc dans la forêt pour couper du bois. Le premier arbre les conjura de ne pas lui faire de mal. Le deuxième les gronda fortement, et ainsi de suite... Ils repartirent bredouilles et supplièrent Dieu qui les prie en pitié. Dieu s'entretenu avec les arbres et indiqua aux Hommes que désormais ils n'auraient plus de protestation. A partir de ce moment, les arbres souffrirent, mais ils n'osèrent plus jamais se plaindre à haute voix, ils commencèrent à murmurer. On dit que si tu t'approches d'un arbre, tu l'entendras chuchoter avec ses voisins, il se plaint à demi-mot du traitement que lui inflige l'Homme...

C'est peut-être pour mieux entendre ce que la forêt a à nous dire que les locaux ont construit des hauts parleurs forestiers.

La musicalité des bois

Les mégaphones amplificateurs de Vorumaa sont le fruit du travail d'étudiants en architecture, sous l'impulsion du sémioticien Valdur Mikita. Cette initiative vise à lier l'art contemporain et la nature et a fortement été relayée sur les réseaux...sociaux.

Comment faire...? La différence entre, un Sémioticien, un Sémiologue et un Sémanticien ? Ce sont tous des linguistes. Un Sémioticien est un spécialiste de l'étude des signes, des symboles et de leur signification. Les travaux d'un Sémanticien se portent sur le sens des « unités linguistiques » en étudiant les discours, les messages. Pour sa part, un Sémiologue s'attache à l'étude des signes linguistiques à la fois verbaux ou non verbaux.

Respectueuse de la nature, en cohérence avec ses traditions, L'Estonie n'a pourtant cessé d'évoluer. Cette Nation a même marqué le 21ème siècle par son innovation, en se construisant grâce à un autre de ses réseaux, tout aussi tentaculaire.

L'histoire commence il y a une vingtaine d'année, lorsque le pays, encore chancelant après la chute de l'URSS, prend son indépendance et doit se lancer dans la course folle du capitalisme. Fini les kolkhozes ! Il fallait retrouver un caractère identitaire propre, et les Estoniens ont tout reconstruit : des infrastructures et réseaux à leur manière de travailler en remettant en avant la collaboration et la communication, si souvent brimées sous l'emprise soviétique.

Le plus aérien de tous les réseaux

L'Etat se targue d'avoir la meilleure couverture WiFi au monde. Depuis l'an 2000, l'accès à Internet figure comme un droit fondamental de la Constitution. Les réseaux informatiques font intégralement partie de la vie quotidienne. 95% des habitants payent leurs impôts en ligne, 100% des médecins recourent à l'e-ordonnance et 30% des électeurs votent en ligne (Homo-Numéricus). Ces services en ligne ne sont pas réservés qu'à ce peuple chanceux. Tout citoyen du monde peut devenir un e-resident estonien et même créer son entreprise en quelques clics. J'en parle ici.

Pour renforcer sa digitalisation, l'Etat investit aussi massivement dans l'éducation. Ainsi, l'apprentissage du code à l'école est obligatoire à partir de 6 ans. A ce sujet, on devrait voir se généraliser en France les cours de code dans les prochaines années. Après la division à 4 chiffres, la physionomie de la mouche, les parents Français devront aussi s'attaquer aux devoirs de programmation informatique ...

L'activation du « Mode collaboratif »

Ils auraient pu jalousement garder cet avantage compétitif pour eux et laisser la « vielle » Europe galérer sous les montagnes de paperasses. Au lieu de cela, ils partagent leur savoir-faire en matière de réseaux ! En octobre 2017, s'est tenu à Tallinn, le Sommet Numérique au cours duquel ils ont tenté d'évangéliser digitalement l'Union Européenne.

A cette occasion, le vice-ministre estonien a déclaré que « les solutions numériques en constante évolution transforment et influencent nos vies à tous et le mieux est de s'adapter aux changements et d'utiliser les nouvelles possibilités offertes par le numérique pour améliorer le bien-être des citoyens et de développer des entreprises. »

Imagines les membres d'un gouvernement qui, au lieu de dormir sur les bancs d'un hémicycle à moitié vide ou de diffamer sur les réseaux sociaux, s'organisaient spontanément en mini-équipes et travaillaient, en collaboration avec le peuple, à la modernisation de son environnement. Non, ceci n'est pas un rêve, ça se passe réellement en Estonie !

"Si un problème est rencontré par une partie de la population pour une situation particulière : pas de groupe de travail, pas de commission. Un hackathon est organisé pour trouver -ensemble- la ou les solutions." Digitaly France

A l'avenant, le gouvernement a de surcroît été formé aux techniques de Design Thinking.

Je reprends ici l'exemple de Microsoft, revenu à des pratiques collaboratives dites plus productives. La multinationale a ainsi déclaré : "Pour que les gens soient les plus productifs possible et créent de meilleurs produits, nous voulons qu'ils aient l'opportunité de collaborer". R-é-v-é-l-a-t-i-o-n-s !

Comment faire...? Du Design Thinking ? Cela consiste à résoudre un problème ou créer un produit / service, en réunissant, dans une même pièce, des personnes d'une même entreprise, qui en temps normal ne se parlent même pas à la machine à café. Au cours des ateliers de travail créatifs, on accorde beaucoup d'importance à l'observation ethnographique des utilisateurs finaux.

La technologie au service de la protection de l'environnement

En d'autres termes : la boucle est bouclée ! Deux jeunes estoniens se sont lancés dans une campagne de nettoyage des décharges sauvages. Ils ont créé une carte GoogleMap localisant tous les lieux à nettoyer. Cette volonté a été appuyée par une campagne de sensibilisation avec un slogan évocateur : « Teeme Ara » (« faisons-le »). Des réseaux de bénévoles se sont constitués et l'opération a permis de recycler 80% des déchets ramassés.

La technologie a aussi le droit à sa protection

Il y a 10 ans, le pays a subi une cyber attaque qui, selon certaines sources, proviendrait du grand voisin russe. En effet, cela fait des années que la Russie s'essaye à la digitalisation, sans succès notoire. Les banques, les médias et les sites institutionnels ont été piratés. En résumé, l'Estonie s'est retrouvée coupée du monde pendant plusieurs heures.

Le gouvernement estonien a donc choisi d'installer des copies de serveurs sécurisés au Luxembourg. Ainsi, après avoir été le repère des réseaux bancaires, le Grand-Duché devient celui des réseaux informatiques !

Moments de Vérité en Estonie

Rebondir, Reconvertir, Repenser, Réseauter

Les tensions avec la Russie sont encore perceptibles et la cyber-attaque n'est, en soi, qu'une réminiscence du passé. En outre, beaucoup de villes et d'âmes gardent encore l'empreinte soviétique ... Qu'ont fait les Estoniens après leur indépendance ? Ils auraient pu tout détruire pour effacer ce douloureux passé et reconstruire à neuf. Ils auraient pu rester isolés du monde et méconnus.

Au lieu de cela, ils ont réhabilité, transformé, reconverti. Plus encore, ils ont bâti des réseaux de toutes sortes, apprit à jouer « collectif » et ce, au plus haut sommet de l'Etat. Ils ont trouvé des solutions avant-gardistes, mais toujours, dans le respect de leurs valeurs et de leurs traditions.

Ainsi, ils ont créé un modèle économique basé sur deux réseaux : l'un naturel, l'autre digital. Dans les deux cas, l'impact humain y est mesuré et « bienveillant ».

Au final, n'est-ce pas, tout l'équilibre que nous cherchons ?

Crédit Photo : Siim Lukka - Barinedita - Tõnu tunnel - Annika Haas -